Bandes

Bandes /1998-2001

 

Mes premières installations ont consisté à investir des lieux de la vie quotidienne. Je souhaitais surtout sortir de mon atelier, aller à la rencontre du monde et profiter des « motifs » et des opportunités qu’il offre. Afin d’investir ces lieux (des cages d’escaliers, des couloirs, des espaces abandonnés), j’avais besoin d’un nouvel outil, me permettant d’interagir avec le site et ses habitants, d’entrer en dialogue. Si l’appareil photographique ou le carnet de dessin sont de formidables « pellicules sensibles », il me plaçait toutefois en position de voyeur et m’empêchait de participer activement à ce que je voyais. Il me fallait donc un outil nouveau offrant la possibilité de m’adapter aux contextes qui se présentaient et d’interagir avec lui. Une sorte de « crayon spatial », ou de « caméra-stylo »… Un jour, un peu par hasard, alors que j’avais décidé d’investir un immense escalier (sans trop savoir comment), j’ai découvert dans une papeterie des rouleaux de papier blanc de caisse enregistreuse. Ces rouleaux de papier ne coutaient presque rien et mesuraient cinquante mètres de long. J’ai commencé à les prendre tout le temps avec moi et à investir des espaces quotidiens. À cette époque je ne faisais pour ainsi dire que du dessin. Ces bandes en sont le prolongement direct, je pense. Ma pratique du dessin était essentiellement « nomade ». Je travaillais sur des petits carnets, accumulant des notes et des motifs selon les situations qui se présentaient. Le désir de créer en mouvement (de sortir de l’atelier) était donc déjà là. Ces bandes de papier prolongeaient donc assez logiquement mon travail en dessin, d’autant que mes premières photographies de ces interventions in situ étaient réalisées en noir et blanc, renforçant le lien étroit entre dessin et installations. Par la suite j’ai fabriqué d’autres outils de ce type. Ils avaient tous en commun d’être des formes signalétiques (cartes colorées, craie blanche, cubes de gomme, etc.) permettant de redessiner l’espace. C’est pourquoi je les ai appelés « outils-signes ». Quand j’investis un lieu, je ne cherche pas à le transformer, mais à révéler ses potentialités cachées. Les outils-signes ont donc une fonction d’« aiguilleurs du regard ». Il réorganise la perception que nous avons d’un lieu sans le nier pour autant. Le lieu est le véritable sujet du travail. Ces bandes de papier me donnaient un prétexte pour investir un contexte et m’arrêter quelque part pendant quelques jours. Légères, peu coûteuses je les avais tout le temps dans mon sac. Elles me donnaient une souplesse dans ma manière de travailler, me permettant de m’adapter aisément aux espaces que je rencontrais. Leur blancheur renvoyait à leur neutralité. Il s’agissait bien d’outils puisque ces bandes n’avaient aucun intérêt en dehors de l’usage que je pouvais en faire. Toutefois je considère que l’« invention » de mes outils constitue une partie importante de mon travail, et les nombreux outils que je réaliserai par la suite viendront confirmer cette intuition.