la bibliothèque

Résidence d’artiste POLLEN (Monflanquin 47)

 

En aout 2001, j’ai été invité à réaliser une exposition à Pollen, une structure basée à Monflanquin et proposant des résidences d’artiste. À la même époque, le village accueillait une biennale du livre d’artiste. L’exposition devait se tenir en même temps que la biennale, cette dernière prenant place à quelques centaines de mètres du lieu d’exposition. Ce type d’événement regroupe souvent des éditeurs de livres s’adressant essentiellement à des bibliophiles. Les reliures sont précieuses et les tirages limités. Les spectateurs qui déambulent dans ces foires sont donc amenés à porter aux livres le même respect qu’il porte aux oeuvres traditionnellement accrochées aux murs d’exposition et à ne pas feuilleter ces beaux objets, pourtant à l’origine faits pour être lus. En réaction à ce que je considère comme un contresens (la réification du livre en oeuvre d’art numérotée), j’ai proposé de concevoir, parallèlement à la biennale, une exposition temporaire ayant lieu dans la salle d’exposition de Pollen sous forme d’un cabinet de lecture. J’ai donc demandé aux habitants du village de me prêter un livre pour la durée de l’exposition, quel que soit ce livre et la raison de son choix. Je me chargeais ensuite d’établir un catalogue et de réaliser un espace de consultation, une « bibliothèque éphémère » au sein de la galerie. En proposant à l’ensemble du village de participer à cette bibliothèque éphémère, il s’agissait de convoquer un autre rapport au livre. Cette simplicité du dispositif permettait de créer un contrepoint. Là où la biennale affirmait un rapport contemplatif à l’objet d’art, je soutenais que le livre devait être un objet d’usage, de parole et d’échange. Un objet multiple aussi où le lecteur compte autant que l’auteur (le catalogue de cette bibliothèque est d’ailleurs trié par nom de prêteur…). Plutôt que de miser sur la valeur de l’objet patrimonial et du « beau » livre, il s’agissait d’interroger notre rapport individuel au livre. L’intérêt de cette bibliothèque éphémère, une fois tous les livres rassemblés, ne tenait plus à la qualité intrinsèque des ouvrages, mais à la manière dont ils avaient été lus, investis, et choisis.

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Les livres que l’on pouvait trouver dans la Bibliothèque éphémère venaient d’horizons très variés : d’un vieux registre d’archives historiques datant du XIXe siècle, à un album photo de voiture de formule I, en passant par Proust ou le dernier livre de Marc Levy. La salle d’exposition s’est vite transformée en cabinet de lecture, les habitants se réappropriant ce lieu finalement assez proche d’eux. En reprenant la définition de Marc Augé et Leszek Brogowski, je dirais volontiers que cette espace était un « non-lieu ». Comme l’indiquait Marc Augé à propos de ce concept, il s’agissait bien d’un lieu de transit éphémère. Et comme le proposait Leszek Brogowski, il s’agissait d’une « infiltration » de l’art dans la vie. L’expression « non-lieu » a été inventée par un ethnologue, Marc Augé, dans son livre Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité (Augé Marc, Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Ed. Du Seuil, 1992, p.48). Elle désigne des lieux de transits produits par notre modernité (voies rapides, aéroports, échangeurs, centres commerciaux, camps, etc.). « Les “non-lieux de l’art” sont donc à entendre comme diverses régions de la vie où l’art peut s’incruster, se nicher, trouver sa place, des non-lieux de l’art que les artistes inventent et investissent pour un temps, sans qu’on ait spontanément l’idée d’aller là pour chercher de l’art » (Brogowski Leszek, “L’ardeur de l’art même”, p.8). Ces lieux (ces non-lieux) se caractérisent par leur manque d’identité, d’histoire, produisant des espaces vidés de leurs dimensions humaine et relationnelle. Dans un non-lieu les individus sont interchangeables et anonymes. Ainsi peut-on opposer le lieu comme espace de vie, d’histoire et le non-lieu comme espace de déshumanisation, le camp de transit et la maison (la demeure), l’échangeur (où l’on se croise) et le carrefour (où l’on se rencontre), le passager (en déplacement) et le flâneur (en voyage), etc. Ces non-lieux m’ont toujours attiré. J’ai eu pendant longtemps le projet d’investir une laverie en libre-service en bas de mon immeuble. J’ai travaillé pendant un moment au projet d’une « salle étudiante » au sein des Beaux-Arts de Toulouse alors que j’étais encore étudiant sur place. Je suis toujours fasciné par les salles d’attente, les aéroports et les aires d’autoroutes. Ce sont des lieux où s’exerce la discrétion. Toutefois si je partage la description que Marc Augé donne de ces non-lieux, je n’en partage pas le diagnostic. Ces zones ne sont pas pour moi les lieux d’un manque, d’une absence (le non-lieu), mais plutôt ceux d’un retrait, d’une disponibilité (d’une discrétion). Le concept de non-lieux m’intéresse dans la mesure où il permet d’envisager une pratique de l’art et de l’installation disséminée dans le quotidien. Leszek Brogowski étend même le principe de « non-lieu » à tout type d’espace susceptible d’être investi par un artiste500, citant ainsi les interventions de Herman de Vries en pleine nature, les performances de Mauriccio Nannucci par correspondance, aussi bien que les affichages nocturnes de Antonio Gallego et Roberto Martinez. Mais le risque est de voir le concept se diluer dans un simple « élargissement de l’art » à la vie quotidienne. Le concept de non-lieux permet d’aborder la discrétion sous un nouvel angle, celui de l’infiltration dans le quotidien. Mais le non-lieu de Marc Augé me semble trop restrictif et sa réappropriation par Leszek Brogowski me semble trop large. Récemment, un chercheur italien de l’université de Bergame, Marco Lazzari, a développé une enquête sur un échantillon d’adolescents qui montre que le centre commercial est un lieu où les adolescents ne se rencontrent pas par hasard (Alessandra De Fiori, Marcella Jacono Quarantino, Marco Lazzari, “L’uso di strumenti di comunicazione telematica fra gli adolescenti”, in Adolescenti tra piazze reali e piazze virtuali, a cura di Marco Lazzari e Marcella Jacono Quarantino, Bergamo University Press, 2010), ni dans le seul but d’acheter quelque chose, mais aussi pour socialiser, rencontrer des amis et avoir du plaisir. Alors que les centres commerciaux sont encore considérés par les adultes comme des non-lieux, ils semblent être des lieux culturels et sociaux pour les jeunes générations. Cela montre d’une part que le non-lieu n’est pas une notion figée. Elle peut varier selon les personnes et cultures. Cela implique qu’un non-lieu peut être à tout moment réinvesti par une culture « discrète », un « petit usage » dans le « grand usage »  (Dort Bernard, Lecture de Brecht, Paris, Ed. Du Seuil, 1960, p.92)