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FUGUE / 15’27 » / 2003

Dans la vidéo « fugue », un personnage marche pendant plusieurs minutes en équilibre sur une simple ligne signalétique blanche. Un autre s’amuse à inventer des formes de marches différentes dans un cortège de manifestants. La flânerie n’est pas seulement un passe-temps, mais une forme d’art du déplacement, une « cinéplastique ». Dans le prolongement des analyses de Criqui, Thierry Davila propose la notion de « cinéplastique » afin de mettre en avant la dimension esthétique du mouvement. Il emprunte cette notion à Élie Faure qui entend « souligner combien le qualificatif de plastique est trop communément attribué à des configurations figées alors même qu’il peut parfaitement caractériser des formes mobiles, en déplacement, par exemple “les mouvements rythmés d’un corps de gymnastes, d’un défilé processionnel ou militaire (qui) touchent de bien plus près à l’esprit de l’art plastique que les tableaux d’histoire de l’école de David” » (Davila Thierry, Marcher créer, p.21). Si cette notion de cinéplastique permet de désigner une pratique de l’art fondé sur le mouvement et le déplacement du corps, elle a le défaut d’envisager la plastique du corps pour elle-même. Le mouvement du gymnaste ou du défilé renvoie à une esthétique formaliste et une représentation quasi théâtrale. Que ce soit dans la dérive des Situationnistes, comme dans la plupart des exemples de déplacements réalisés par les artistes des années 60 jusqu’à nos jours, le corps en mouvement est à envisager davantage comme un véhicule. Le corps n’est pas une forme mobile, mais plutôt le vecteur d’une relation étroite avec l’environnement immédiat. Le terme de cinéplastique pourrait donc porter à confusion, voire même éluder le problème que la flânerie pose aux pratiques plastiques « sédentaires ». La poïèsis décrite par Aristote consiste essentiellement, dans le domaine de l’art, à envisager la création comme une imitation (mimésis) des actions humaines. Créer c’est imiter, reproduire et reconduire les actions humaines dans une scène, une représentation. Il s’agit donc de la réification d’une praxis que H.Arendt associe « aux flux vivants de l’agir et du parler » (Arendt Hannah, Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket Agora, 2002, p.245). Si l’on reprend et si l’on applique cette distinction aux pratiques du déplacement en l’art, on constate que la flânerie nous fait passer de la poïèsis à la praxis. En choisissant d’investir le monde et de s’éloigner de l’atelier et la galerie d’exposition, l’art n’imite plus la vie. Il est (dans) la vie. Le statut des gestes et des images se déplace et la notion d’art elle-même change. L’oeuvre, en intégrant les « flux vivants de l’agir » induit des implications plus politiques. L’image perd son statut allégorique et l’art se fond dans le quotidien, ne se séparant plus qu’à peine (discrètement) du réel.

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« La flânerie participe d’un mouvement de défondation, de désapprentissage. Il faut oublier pour pouvoir voir. Voir, c’est peut-être arrêter de regarder, ou regarder autrement. Il faut être disponible aux surprises, aux accidents qu’offre la rue. » (Hess Charlotte, « Penser c’est se déplacer, Vers une flânerie, comme pensée en acte » dans Propos sur la flânerie, ouvrage dirigé par Suzanne Liandrat-Guigues, Paris, L’Harmattan, 2009, p.290)

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« Jouer, il n’y a rien de mieux » (Kreymborg Alfred, “Why Marcel Duchamp calls hash a picture ?”, Boston Evening Transcript, 18 sept. 1915)

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La véritable mesure de la ville pour moi n’est pas la cité, mais le quartier. Je vis et j’existe dans un quartier. J’y ai mes habitudes, mes rues préférées, mon marché. Je connais les habitants de vue. Je parle avec mes voisins et ma boulangère. Je connais mêmes certains détails insignifiants : un dégât sur le trottoir en sortant de chez moi (je le vois chaque jour), les nids d’oiseaux accrochés aux toits de certaines maisons, les lumières de fin d’après-midi en été découpant le sol au même endroit chaque année, les flaques qui reviennent aux mêmes endroits après chaque pluie… L’ensemble de ces habitudes constituent la véritable mesure de la ville. Je travaille donc énormément dans mon quartier et une grosse partie de mes images ont été produites dans cette zone. « La ville est, au sens fort, “poétisée” par le sujet ». Le marcheur l’a re-fabriqué pour son propre (petit) usage. Le quartier est donc, au sens fort du terme, un « objet de consommation que s’approprie l’usager sous le mode de la privatisation de l’espace public. Toutes les conditions y sont réunies pour favoriser cet exercice : connaissance des lieux, trajets quotidiens, rapports de voisinage (politique), rapports avec les commerçants (économie), sentiments diffus d’être sur son territoire (éthologie) ». Tous ces indices font du quartier non seulement un lieu de connaissance, mais un lieu de reconnaissance.