Attention peinture sèche

Attention peinture sèche/21×29,7/2007

C’est une idée merveilleuse et qui me convient parfaitement : la création n’est pas l’invention de quelque chose à partir de rien (la fameuse page blanche), mais la continuité d’une chaîne, d’une série dont l’oeuvre est le prolongement. « La création, c’est les intercesseurs. Sans eux il n’y a pas d’oeuvre. ça peut-être des gens – pour un philosophe, des artistes ou des savants, pour un savant des philosophes ou des artistes – mais aussi des choses, des plantes, des animaux même, comme dans Castaneda. Fictifs ou réels, animés ou inanimés, il faut fabriquer ses intercesseurs. C’est une série. Si on ne forme pas une série, même complètement imaginaire, on est perdu. J’ai besoin de mes intercesseurs pour m’exprimer, et eux ne s’exprimeraient jamais sans moi : on travaille toujours à plusieurs, même quand ça ne se voit pas » (Deleuze Gilles, Pourparlers, Editions de Minuit, Paris, 1990, p.171). À l’origine d’un travail donc il y a toujours un autre travail, une discussion, une lecture, une histoire, un déclencheur. C’est cette transition, ce passage d’une forme à une autre qui a toujours nourri mes idées et mes projets. Je m’interroge alors : quels sont mes intercesseurs à moi ? Mes premiers intercesseurs sont des livres. C’est en lisant que me viennent mes idées. D’où la forme de ce livre : écrire des notes de lecture. Ne jamais partir de rien. Faire de ma bibliographie le moteur d’une pensée flâneuse.

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Par ce concept de pick-up je pense que Deleuze décrit quelque chose de très proche de l’usage que je fais des livres que je lis. Comment peut-on créer (un langage, une image) en circulant parmi l’ensemble de signes et des codes qui nous entourent ? Lorsque je dessine ou que je photographie, j’ai la sensation d’être une antenne, un capteur. Le mot « pick-up » est d’ailleurs déjà lui-même un mot « capté » (puisque son sens signifiant « ramasser » a été déplacé pour devenir un concept philosophique). Lorsque je dessine, je « file » le texte pour y « picker » des fragments qui nourriront ma réflexion et mon travail. Je désassemble une somme de signes pour en extraire ce qui me sert et former autre chose. Je tisse et retisse mon texte.

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C’est en tombant sur une feuille « attention peinture fraîche » laissée sur une porte par un peintre en bâtiment que j’ai eu l’idée d’inverser les termes et de l’appliquer à une toile encadrée. Le dessin présente une toile classique avec un papier scotché où est inscrit la phrase « attention peinture sèche ». Ce jeu de mots est le fruit du hasard et de l’association libre. Mes dessins ainsi sont des « touches », des « frappes », des occasions qui se présentent au détour de la vie quotidienne. Ils sont souvent courts, légers, et inachevés. Ils sont comme la cristallisation d’une pensée immédiate qui vient frapper aux portes de la conscience. Le dessin me permet d’accueillir ces dessins-fragments et de les tracer tels qu’ils m’apparaissent. Dessiner c’est « faire un coup » en profitant d’une occasion. L’art de « faire des coups » est un sens de l’occasion. Par des procédés que Freud précise à propos du mot d’esprit369, il combine des éléments audacieusement rapprochés pour insinuer l’éclair d’autre chose dans le langage d’un lieu et pour frapper le destinataire. « Zébrures, éclats, fêlures et trouvaille dans le quadrillage d’un système, les manières de faire des consommateurs sont les équivalents pratiques du mot d’esprit »370. Le dessin d’esprit pour moi n’est pas seulement un bon jeu de mots, c’est une forme d’usage discret, de ruse de la conscience jouant à défaire et à réassembler des fragments de langage et d’idées reçues.