Witz

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Roland Barthes, dans son livre Roland Barthes par Roland Barthes, parle, concernant l’écriture de ses fragments, de « frappes » (RB par RB ) : « Sous forme de pensée-phrase, le germe du fragment vous vient n’importe où : au café, dans le train, en parlant avec un ami (cela surgit latéralement à ce qu’il dit ou à ce que je dis) ; on sort alors son carnet, non pour noter une “pensée”, mais quelque chose comme une frappe, ce qu’on eut appelé autrefois un “vers” 81». La frappe renvoie à cette surprise de l’idée et de la pensée (ou de l’image) qui vient à nous. Ou encore, pour reprendre la métaphore du pêcheur, la frappe rappelle le poisson que l’on attrape, mais que l’on attendait plus. On a beau se préparer et tout faire pour attraper une proie, lorsque cela arrive, c’est toujours une surprise ! La frappe est donc une pensée qui nous vient du dehors et que l’on n’attendait pas, qui nous saisit « latéralement ». En lisant le mot « frappe », je ne peux pas m’empêcher de penser également au clavier de mon ordinateur (ou, à l’époque de Roland Barthes, à la machine à écrire). Je n’écris presque plus à la main depuis plusieurs années. Je « frappe » mes textes. Je frappe ce qui me touche. Et je touche ce qui me frappe. Ce livre est donc une accumulation de frappes. Tout comme mes livres d’artistes sont des accumulations de touches.

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Mes dessins sont le plus souvent des éclats, des « visions », des fragments de ce type. Dessiner c’est pour moi glaner, recueillir, capter, forcer ces petits éclats quotidiens pour en faire un collier, ou un livre. Ces saillies me rappellent un concept inventé par les philosophes romantiques allemands à la fin du XVIIIe siècle, le witz. Qu’est-ce que le Witz ? Un concept forgé par les romantiques allemands, une forme d’esprit critique qui identifie poésie, connaissance et vérité. Cette notion a été « inventée » par Friedrich Schlegel et est réputée intraduisible. Witz signifie :

1/ jeu de mots né de la conversation entre amis, saillie, improvisation, joie.

2/ de là, trait d’esprit hardi et juste dans ses combinaisons (« De nombreuses trouvailles du Witz sont comme les retrouvailles de deux pensées amies après une longue séparation », Athenaeum, fragment 37 cité dans Ph. Lacoue-Labarthe / J.-L. Nancy, L’absolu littéraire. Théorie de la littérature du romantisme allemand, Paris, Seuil, 1978, p.103)

 

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« La trouvaille Witzig survient-elle ainsi qu’elle comporte le caractère d’une idée subite, immédiate, involontaire. Elle se produit pour ainsi dire sans faire exprès. Indifférente dans son éclatante apparition ; lumineuse, dans son évidente présence. Elle se fait, mais comme une chose se fait tout seule, sans y penser. » Le witz. Figures de l’esprit et formes de l’art, sous la direction de Christophe Viart, Collection essais, La lettre Volée, Paris, 2002, p.34