thèse

thèse d’arts plastiques / université jean jaurés

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these quentin jouret

 

A l’origine donc de cette thèse il y a plusieurs fils que j’essaye de faire tenir ensemble : d’un coté il y a une pratique plastique quotidienne, personnelle et qui passe par différents médiums (la photographie, le dessin, l’installation, la performance, etc.). Cette quotidienneté signifie non seulement que je travaille au jour le jour, mais également que le quotidien est mon « sujet ». Mes motifs, mes outils, mes gestes en sont le prolongement direct.

D’un autre coté il y a quelque chose de plus flou, de plus difficile à nommer. Lorsque je marche dans la rue, que j’observe quelqu’un, que je prends le temps de faire quelque chose. Lorsque je prête attention à ma manière de m’habiller où que je parle à un enfant. Je ne produis pas nécessairement d’images et pourtant mon attention et ma créativité sont en jeu. Cette partie de ma vie relève de quelque chose de plus vaste, de plus large, de plus flou que mes images en tant que telles. On pourrait appeler cela tout simplement : l’art de vivre.

Il m’est impossible de séparer chacun de ces deux pôles, l’art et la vie. Sans se confondre, ils se tissent, se croisent et s’enrichissent l’un l’autre ; ainsi mon quotidien est la source d’inspiration et le terrain de jeu où je m’exerce et où je pratique. J’y puise mes motifs et j’y capte mes images. Par ailleurs, dessiner, photographier, filmer, etc. me permet d’observer mon quotidien sous un nouvel angle, avec un regard neuf et attentif. L’art est le moteur, le véhicule, le moyen le plus efficace pour moi de réactiver mon attention en cherchant à lever des petites nuances inattendues. Comment donc déjouer les apparences du quotidien ? Comment parvenir à se déplacer sur ce terrain changeant et imprévisible ? Comment capter des nuances et des variations si fines qu’elles peuvent aisément nous échapper ? Comment mettre en image des réalités à ce point imperceptibles et évanescentes qu’elles peuvent disparaître dans l’instant ? Comment faire de tout cela le terrain d’une pratique plastique ? Peut-on extraire de cette expérimentation des règles, des concepts, des chemins ? Et si oui lesquels ? Comment fonctionne le quotidien ? Comment, derrière son apparente immobilité, révéler ses transformations discrètes, ses modulations, ses ruptures, ses nuances ? Comment parvenir à ne plus généraliser et à saisir les variations infinies des petites choses ? Toutes ces interrogations m’ont accompagné durant ce travail, et ont été le socle de mon cheminement

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Je ne peux réfléchir qu’en pratiquant. Les idées soulevées dans cette thèse n’auraient pas vu le jour si je n’avais pas développé mon travail plastique. Je n’ai pas défini de thème ni de corpus bibliographique a priori. Depuis une vingtaine d’années, je pratique. Ce sont les expositions, les livres, les performances, les photographies, les dessins, les vidéos, les installations, les textes, qui sont à l’origine. Une démarche artistique ne peut-être que cela : l’invention d’une oeuvre au fur et à mesure qu’elle se fait. De manière imprévisible. Si l’oeuvre produit bien une pensée, elle ne cherche pas à produire un savoir. Elle est. Et c’est par cette « présence » qu’il faut d’abord la recevoir. « Il ne s’agit pas d’un paradigme épistémique, mais d’une pratique, d’une activité pratique qui doit, au coup par coup, faire face, à un problème ou à une situation particulière » (Giorgo Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Rivages poche, Paris, 2007, p.22). Au commencement donc il y a une pratique quotidienne, faite d’essais, d’expérimentations, de ratages, d’assemblages, de tris, de reprises et, finalement, de montages, de séquençages, etc. Le travail ainsi abouti va ensuite lui-même nourrir de nouvelles pistes, essais, etc. Si l’oeuvre vérifie parfois des intuitions et corrobore des hypothèses, elle s’expose à l’imprévue et s’élabore selon des règles qui lui sont propres. Elle contient déjà sa propre pensée et sa propre durée. C’est dans cette durée de l’atelier, faite de lenteur, d’accélération, de ruptures et de reprises qu’une oeuvre se construit. La thèse d’arts plastiques doit pouvoir permettre, je pense, d’aborder au plus près les liens étroits qui unissent théorie et pratique. L’objectif est donc avant tout pour moi de produire une thèse qui prolonge la pratique par d’autres moyens, et qui la retrouve par la suite, augmentée et enrichie. Cet aller-retour est sans fin et permet d’alterner des temps d’apparente inactivité (temps de réflexion) avec des moments d’atelier. On pourrait synthétiser l’idée ainsi : la pratique est une théorie et la théorie est une pratique. Plutôt donc que de parler « sur » ma pratique, j’ai tenté de faire en sorte qu’elle apparaisse directement dans le mode d’écriture. Que ce soit par l’acception de l’inachèvement, le souci du fragment et du glanage, ou encore le montage final des fragments entre eux. J’espère que cette méthode permettra de restituer le mouvement de la pensée présent dans les oeuvres elles-mêmes et d’éviter ce qui m’a semblé être un piège : « expliquer » le travail. Si une théorie se dégage de l’ensemble de ce livre, elle n’est donc pas le fruit d’une cartographie a priori. Elle est apparue au fur et à mesure de l’écriture et de la pratique (les deux n’étant jamais très loin l’un de l’autre). Plus qu’un survol distancié et global, ce livre est un cheminement au ras du sol dans une ville inconnue. Le plan n’apparaît donc qu’a posteriori, une fois le chemin terminé. C’est une tentative pour fixer au jour le jour les pensées qui préfigurent, nourrissent, accompagnent et prolongent mon travail. Cette hésitation, cette « disponibilité », ce mouvement du texte ont une valeur importante selon moi. De toute façon, j’ai essayé bien d’autres formes avant celle-ci, y compris les plus classiques. Mais, si je peux sans inconvénient parler avec distance et méthode de l’oeuvre d’un autre (planifiant méthodiquement les différents moments du texte, les thèmes, les problématiques, etc.), la seule méthode possible concernant mon propre travail est d’accepter un certain degré d’immersion et d’ouverture. La forme particulière de cette thèse est donc, pour l’instant, la seule possible.

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« À qui l’interrogeait sur le sens d’une sonate, Beethoven, dit-on, la rejouait. » (De Certeau Michel, L’invention du quotidien, Paris, Folio essais, 1990, P.123)