touriste

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quentin Jouret

exposition du 21 juin au 26 août 2017
> vernissage mardi 20 juin à 18h30

Il est devenu très difficile de voyager : partout le tourisme et l’industrie du bien-être ont fait de nous les captifs de circuits tracés à l’avance. Nous sommes tous devenus des touristes. Et nous tournons en rond.
Plutôt que de regretter cette condition nouvelle, j’ai souhaité l’embrasser. J’ai donc proposé à la Fondation espace écureuil de m’engager comme « touriste professionnel » pendant six mois. Je me suis rendu à Londres et Florence afin d’arpenter ces villes sous un autre angle. J’ai pris les petits trains et les grandes roues, j’ai suivi les circuits proposés par les guides touristiques et de là, j’ai tenté de respirer différemment. Dans ces villes réglées comme des horloges, sur ces chemins mille fois arpentés j’ai cherché de nouvelles manières de perdre mon temps. Et j’en ai rapporté quelques images.

quentin Jouret

 

Quentin Jouret a proposé à la Fondation Espace écureuil de s’engager comme « touriste professionnel ». Le plasticien toulousain a choisi d’arpenter Florence et Londres, deux des villes les plus touristiques du monde, pour mieux retrouver des espaces non attendus.
En toute discrétion, Quentin Jouret a lentement déambulé, le regard souvent au sol, pour capter ce que les voyageurs pressés ignorent ou ne voient plus. Il a dérivé sans objectif, exploré des petits bouts de territoires, jeté des coups d’œil dans les coins.

De cette longue flânerie, Quentin Jouret rapporte des photos, dessins, textes et vidéos ; et aussi des petites choses invisibles, bouts de chewing-gum et confettis, qui en disent parfois plus long que les instantanés captés à l’aide des perches à selfie vendues entre deux parapluies par les marchands ambulants.
Ce pas-de-côté, qui propose en filigrane une autre éthique de vie, interroge le visiteur de l’exposition sur ses propres errances, en voyage.

 

 

Lorsque l’on flâne (en ville par exemple), on se laisse aller au « terrain ». Si une rue tourne à droite, et semble engageante, c’est une raison suffisante pour la suivre… Choisir donc de partir quelque part sans savoir où l’on va, c’est faire du voyage le but même de son déplacement. La flânerie n’aurait d’autre but, a priori, qu’elle-même. C’est pourquoi nous aimons tant les voyages. Pendant ces moments suspendus, nous n’avons plus de plans, de repère fixe, ni d’agenda défini. Les choses redeviennent possibles. J’ai donc remarqué qu’un grand nombre de mes images (photographie, vidéos ou dessin) ont été prises en dehors de chez moi, à l’occasion d’excursions, de sorties, de ballades. Les photographies que je prends à ces occasions sont très souvent le fruit du hasard des rencontres. Rien n’est planifié à l’avance et je m’en remets dans ces moments à une forme de « fatalité ». J’attends du monde environnant qu’il me propose de lui-même des motifs auxquels je n’aurais pas pensé moi-même. Les sujets qui se présentent à moi sont donc le résultat de la conjecture et de paramètres qui ne dépendent pas de moi. Descendant d’un avion à Cluj-Napoka (Roumanie) je remarque une flaque d’eau à cheval entre deux plaques de béton. Je décide alors de faire une photographie. Mais au même moment les moteurs de l’avion se remettent en route produisant un souffle faisant scintiller la surface de l’eau. Je décide dans l’instant de prendre une photographie. Si ce vent n’avait pas soufflé, je n’aurais probablement pas gardé cette photographie. Le scintillement de lumière qui ride la fine couche d’eau est devenu, à ce moment, l’infranuance qui justifiait la prise de cette image. Un autre jour, je suis en vacances à la montagne. Regardant par la fenêtre je vois passer un vélo dans la cour enneigée, dessinant une ligne noire sur le goudron en dessous. Je décide alors de descendre avec un balai et de dessiner de larges cercles dans la neige. Je pourrais ainsi multiplier les exemples de ces hasards fournissant l’occasion de réaliser une petite installation improvisée, ou de saisir une infranuance éphémère. À l’origine de ces images, il y a donc toujours une occasion, un kairos disait les Grecs. « Ho kairos = mesure convenable, juste. Moment convenable, opportun, occasion “il est temps, c’est le moment.” À-propos, opportunité, convenance ; saison ; point vital du corps, organe essentiel. Ho kairos : l’occasion (adjectif kairos). La notion est utile pour pointer le caractère asystémique du Neutre : son rapport avec l’occasion, la contingence, la conjoncture, l’a-propos. » (Barthes Roland, Le Neutre, op.cit. p.214) Comme je l’ai déjà dit un peu plus haut, l’infranuance n’a pas de substance ou de consistance durable. Il s’agit plutôt de manière d’être, de forme que prennent les choses. L’infranuance a donc souvent à voir avec l’éphémère, le fragile, le passager. Le seul moyen de les saisir est d’être toujours prêt à accueillir une occasion.

 

Livre de l’exposition (PDF)